Des éloges de la modération

Plus de 1000 billets non-lus dans Google Reader. Le problème est qu’ils sont sûrement intéressants.

Je sors, à l’instant où j’écris ces lignes[i], de la lecture de l’ouvrage de Nicholas Carr, The Shallows. Vous trouverez tout un tas de comptes-rendus de l’ouvrage ailleurs, (ici et ici par exemple) plus ou moins bien balancés d’ailleurs, de la mauvaise traduction à l’habituel « mais arrêtez, les Cassandre ! ». L’ouvrage en lui-même, pour schématiser un peu vite, est une enquête sur les liens entre les technologies intellectuelles et le cerveau. Comment modifient-elles nos pratiques, nos perceptions, notre façon d’être au monde ? Là où la plupart des articles et des livres contemporains traitant de technos intellectuelles se « limitent » au web, Nicholas Carr propose une généalogie de ces technos[ii] et termine par le web.

A travers des interventions (très bien vulgarisées, au passage), de neurochirurgiens et de spécialistes de la cognition, il apparaît que le web nous « gratifie[iii] » de petites doses de distractions, ce qui n’est pas en soi une catastrophe, Carr évitant plutôt bien le « on va tous devenir des Morandini d’ici 10 ans », mais qui tend à devenir une sorte de norme, un flux rythmé de distractions.

En plus de ce « problème distractionnel », sorte de serpent de mer de l’économie de l’attention, apparaît le thème industriel de la simplification. Le parallèle le plus pertinent est peut-être le « Taylorisme de l’esprit » : de la même manière que le Taylorisme est indéniablement efficace, il est également aliénant dans son automatisation des tâches. Cette automatisation, Carr la perçoit dans la tendance permanente à l’user friendly, à l’automatisation des tâches, dans les propositions de Google qui apparaissent dès le premier caractère [iv] tapé dans le moteur de recherche… En développant des solutions logicielles toujours plus simples à utiliser, nous « brisons » nos réflexions en routines reproductibles[v]. Avec ce parallèle tayloriste, Carr renoue peut-être avec ce qu’il fait de mieux, c’est-à-dire approcher les mutations actuelles de manière réellement industrielle, qu’il s’agisse de l’évolution des productions agraires, de la transformation de la pensée même de Nietzsche face à sa machine à écrire[vi] ou des parallèles tracés entre la naissance de la production électrique et le modèle Google[vii].

Voilà pour le compte-rendu, partial, infidèle et incomplet. Dans l’ensemble, l’ouvrage de Carr est moins un pamphlet révolutionnaire qu’une somme des différentes « menaces » que l’efficacité redoutable du web fait peser sur l’esprit (puisque tout le paradoxe se situe entre une efficacité qui tend à l’absolu et les sacrifices qu’elle sous-entend).

Mise au régime

Ce qui apparaît néanmoins en filigrane est le thème hautement philosophique de la modération, de la pondération, des menaces de l’excès. Et là, le succès de l’ouvrage de Carr peut se révéler une porte d’entrée grand public dans la réflexion sur la discipline personnelle, inédite, que le web impose à ses utilisateurs.

Je me souviens fréquemment d’une conférence de Michel Puech, Maître de conférences à l’université Paris IV Sorbonne[viii], qui mettait en avant la responsabilité personnelle de l’utilisateur dans cette recherche d’une « éthique de l’abondance ». Pour la première fois, nous sommes confrontés à un trop plein permanent[ix], un bruit constant dont nous devons pouvoir tirer, identifier, choisir un signal. Il ne s’agit même pas d’une ascèse face à une consommation normale, il est question de tenter de revenir à cette situation normale. En un mot (celui de Carr dans son épilogue), ne pas confondre l’information et la connaissance ; l’une est là, disponible, poussée, twitée, likée, buzée, elle fait des pop-ups dans mon navigateur toutes les minutes, elle me donne l’impression d’apprendre, l’autre est le fruit d’un travail et d’une concentration. Pour la première fois peut-être, elles peuvent-être exclusives l’une de l’autre.

L’intérêt de l’ouvrage de Carr est peut-être là : il permet, sans prendre le lecteur pour un demeuré (il ne vous demandera pas de désinstaller TweetDeck, ne craigniez rien), de lui faire se poser des questions sur son propre régime d’information : que sais-je quand je m’entoure volontairement de flux d’info incessants ? Que suis-je prêt à sacrifier pour être un peu moins « au courant » ? Qu’ais-je à gagner à limiter mon « stream » d’info ? Au final, pas de grande nouveauté par rapport aux tonnes de textes sur l’infobésité et ce genre de choses, mais une base de réflexion solide et des approches originales (le parallèle industriel, notamment, avec le lien User-friendly et le Taylorisme de l’esprit).

Habituellement, le dernier paragraphe de ce genre d’article est l’occasion de se faire peur. « Plus que jamais aujourd’hui », « une situation absolument inédite », « l’avenir de la pensée est en jeu »… Pour le coup, l’ouvrage de Carr est suffisamment stimulant pour que je me permette, pour une fois, ce genre de plaisir coupable. Désolé, donc.


[i] La lecture s’est terminée dans mon lavomatic. Voilà pour le storytelling du bloggeur.

[ii] Avec, sans surprise, l’invention de l’alphabet, du codex, de la presse de Gutemberg, de la télé… mais également un très beau passage sur la révolution que furent les premières cartes géographiques.

[iii] Je traduis le terme « indulge », qui revient très souvent, par « gratification ». Cette idée, qui est à l’opposé de la notion d’effort de concentration soutenue, est au centre du livre.

[iv] Depuis la parution du livre, en juin dernier, Google propose par défaut de ne plus avoir à appuyer sur la touche « entrée » pour lancer la recherche. C’est exactement la même idée, mais en pire.

[v] Dans le meme genre “je brise du complexe pour en faire du simple », on fait difficilement mieux que PowerPoint

[vi] Remarquable chapitre « A thing like me »

[vii] Sur ce parallèle, on regardera son intervention Era of the Cloud, ironiquement chez Google I/O, ici.

[viii] Son site internet : http://technosapiens.free.fr/index.html On y trouve de nombreux extraits de son ouvrage HomoSapiens Technologicus

[ix] Car oui, c’est évidemment nouveau. Mais si vous pensez le contraire, cet article est pour vous.