« Une conspiration universelle »

Dans un de ses derniers ouvrages, l’écrivain Nicholas Carr revient sur son expérience de l’apprentissage de la conduite, adolescent aux États-Unis. À la différence de ses amis, il apprendra sur une boîte manuelle, calera, sera moqué par ses camarades, insistera et finira pas maîtriser les arcanes de l’embrayage – ce qui dans un pays à 95% en boîte auto n’est pas rien.

L’auteur revient sur cette petite différence dans The Glass Cage, beau livre autour de l’automatisation : plutôt que de limiter son interaction au moteur à quelques boutons (accélérer/freiner), la conduite manuelle le force à comprendre le fonctionnement du véhicule, doser, prendre plusieurs types d’informations en compte (position de la pédale, bruit du moteur, environnement extérieur) à faire preuve de finesse, de tact, en somme, de doigté.

 

Cette notion de doigté, de rapport du corps aux choses, est en pleine mutation, et irait plutôt dans le sens d’une perte de la granularité même du monde.

La granularité, c’est le plus fin niveau d’un système. À l’échelle d’une société, c’est l’individu ; à l’échelle d’une plage, le grain de sable. C’est aussi et surtout cette façon d’appréhender ce qui nous entoure, ce qui constitue notre rapport au monde de manière propre, intime, complexe et hors de toute notion d’efficacité. Et ce rapport, jusque là, laissait possible par exemple la capacité à se perdre, à éprouver une résistance ou un échec, notamment car notre rapport au monde, notre être au monde, sous-entendait une forme d’intimité entre lui et nous.

Or, l’air du temps n’est pas tendre avec ces notions : Jamais plus vous ne serez perdus, promet Google Maps, Jamais plus vous ne rencontrerez de résistance à effectuer des tâches, promettent les Evernote, Microsoft et Apple. En visant à supprimer l’échec, l’accident, le ralentissement, en tendant vers un idéal de fluidification global de notre rapport aux outils (et aux autres mais pour une prochaine fois), nous visons comme à une suppression du négatif, de ce qui entrave, résiste mais que l’on peut tendre à dépasser pour progresser (repensez à l’opposition entre la boite auto qui se donne directement et la boîte manuelle qui résiste).

Me répondra-t-on que l’homme à toujours recherché l’efficacité ? Peut-être, mais pas à ce niveau de recherche de lisseté que celui auquel nous tendons aujourd’hui. Le paradoxe entre la granularité et la lisseté contemporaine tient d’ailleurs tout entier dans le terme d’écran tactile : rien n’est moins tactile, rien ne sollicite moins le sens du toucher que l’écran tactile, sans résistance, sans texture, sans même télécommande ou stilet…

 

Bernanos écrivait que l’on ne comprends rien à la civilisation moderne, si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

On serait tenté de dire, avec lui, que l’on assiste aussi à une forme de conspiration contre notre rapport au monde comme effort, comme travail intime et granulaire. Et à une conspiration, fut-elle universelle, on peut toujours opposer une résistance, intime ou collective.

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