« Une conspiration universelle »

Dans un de ses derniers ouvrages, l’écrivain Nicholas Carr revient sur son expérience de l’apprentissage de la conduite, adolescent aux États-Unis. À la différence de ses amis, il apprendra sur une boîte manuelle, calera, sera moqué par ses camarades, insistera et finira pas maîtriser les arcanes de l’embrayage – ce qui dans un pays à 95% en boîte auto n’est pas rien.

L’auteur revient sur cette petite différence dans The Glass Cage, beau livre autour de l’automatisation : plutôt que de limiter son interaction au moteur à quelques boutons (accélérer/freiner), la conduite manuelle le force à comprendre le fonctionnement du véhicule, doser, prendre plusieurs types d’informations en compte (position de la pédale, bruit du moteur, environnement extérieur) à faire preuve de finesse, de tact, en somme, de doigté.

 

Cette notion de doigté, de rapport du corps aux choses, est en pleine mutation, et irait plutôt dans le sens d’une perte de la granularité même du monde.

La granularité, c’est le plus fin niveau d’un système. À l’échelle d’une société, c’est l’individu ; à l’échelle d’une plage, le grain de sable. C’est aussi et surtout cette façon d’appréhender ce qui nous entoure, ce qui constitue notre rapport au monde de manière propre, intime, complexe et hors de toute notion d’efficacité. Et ce rapport, jusque là, laissait possible par exemple la capacité à se perdre, à éprouver une résistance ou un échec, notamment car notre rapport au monde, notre être au monde, sous-entendait une forme d’intimité entre lui et nous.

Or, l’air du temps n’est pas tendre avec ces notions : Jamais plus vous ne serez perdus, promet Google Maps, Jamais plus vous ne rencontrerez de résistance à effectuer des tâches, promettent les Evernote, Microsoft et Apple. En visant à supprimer l’échec, l’accident, le ralentissement, en tendant vers un idéal de fluidification global de notre rapport aux outils (et aux autres mais pour une prochaine fois), nous visons comme à une suppression du négatif, de ce qui entrave, résiste mais que l’on peut tendre à dépasser pour progresser (repensez à l’opposition entre la boite auto qui se donne directement et la boîte manuelle qui résiste).

Me répondra-t-on que l’homme à toujours recherché l’efficacité ? Peut-être, mais pas à ce niveau de recherche de lisseté que celui auquel nous tendons aujourd’hui. Le paradoxe entre la granularité et la lisseté contemporaine tient d’ailleurs tout entier dans le terme d’écran tactile : rien n’est moins tactile, rien ne sollicite moins le sens du toucher que l’écran tactile, sans résistance, sans texture, sans même télécommande ou stilet…

 

Bernanos écrivait que l’on ne comprends rien à la civilisation moderne, si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

On serait tenté de dire, avec lui, que l’on assiste aussi à une forme de conspiration contre notre rapport au monde comme effort, comme travail intime et granulaire. Et à une conspiration, fut-elle universelle, on peut toujours opposer une résistance, intime ou collective.

Hey, Google t’invite à une soirée !

Mais sera-t-elle moins catastrophique que les autres ?

Lancer un réseau social, c’est un peu comme organiser une soirée réussie : être certain que les bonnes personnes seront là, garantir une ambiance agréable, des espaces d’échange, un artillery punch réussi, que l’ensemble de la fête ne soit pas marquée du sceau de l’ennui écrasant…

Pour le moment, force est de constater que toutes les soirées organisées par Google ont été des échecs assez hilarants, et que si la firme de Mountain View est très douée pour organiser des petits dîners entre amis (Google Talk, leur service de messagerie instantanée, ou même l’excellent Gmail), des conseils de voyage (fonctions sociales de Maps)… dès que l’on passe a du trop complexe ou du trop vague (dans l’ordre : Wave et Buzz), personne ne se déplace.

En lançant Google+, initiative assez ambitieuse, plutôt élégante – notamment la gestion des cercles qui oblige à réfléchir à QUI on parle, pour chaque échange, là où Facebook cultive un flou – Google ne veut ni plus ni moins qu’organiser une über soirée.

Problème : pour le moment, personne n’y fait rien. Encore sur invitation (ce qui est très étonnant pour un réseau, c’est-à-dire une structure qui s’enrichit en grande partie sur la quantité), les contenus sont des reprises de posts automatiques sur Facebook, il n’y a pas grand monde et pour le moment, et mes contacts retournent sur Facebook pour parler de Google+.

On me dira : Oui, mais c’est une beta fermée, c’est normal que ça ne bruisse pas autant que l’autre réseau (j’allais mettre les autres réseaux, mais restons sérieux). Oui et non. La beta pour Gmail, ça a un sens, car c’est une messagerie avec des fonctionnalités propres et indépendantes, pas un réseau. Un réseau censé être ouvert qui commence en béta, c’est surtout un ticket vers le « C’est bien G+ ?/Laisse tomber, j’étais sur la béta, c’est mort ».

On se retrouve donc super contents d’avoir été invités, super buzzés par les jolies vidéos de présentation du projet, dans un groupe de 2/3 personnes qui parlent de la (grande et jolie et très blanche) salle, et… Personne n’y rentre ou n’y reste.

Et ce n’est pas une sensation très agréable.

 

Ps : Par charité, on ne mentionnera pas Orkut, hein ?

La montée du métalol

vignette de l'article metalol, une machine à saucissesEt si le décalage entre un contenu et son organisation nous ouvrait les portes d’un monde d’humour sans fin (et sans beaucoup de finesse non plus) ?

Le web a grandement évolué avec le « méta », métadonnées sur les contenus, qui permettent de mieux les exploiter, présenter…, agrégation d’avis, d’infos sur des produits, services, qui sont autant d’informations « méta », gravitant autour de ces derniers. En somme, le web 1, c’était plein de contenu, le web 2, c’était plein de contenu avec des informations relatives à ce contenu qui le valorisent (et le web 3, c’est compliqué).

C’est bien, c’est intéressant, ce n’est pas faux non plus, mais ça va bientôt faire 10 ans qu’on en parle (OReilly en parlait en 2004). Par contre, ce qui semble nouveau, c’est que ce décalage (l’importance donnée autant aux infos « méta » qu’au contenu) créé une forme nouvelle d’humour, où le lolesque n’est plus tellement dans le contenu lui-même, mais dans les moyens que l’on emploie pour y accéder.

Concrètement, qu’est-ce-que ça signifie ? Deux exemples, tirés de blogs humoristiques : Comment devenir un ninja gratuitement et Page1.Page49 (ce dernier étant plein d’images qui ne conviennent absolument pas aux -18 ans ainsi qu’aux yeux sensibles, et je suis sérieux).

Le premier propose des sélections thématiques (ou pas) de mots-clés tapés dans Google pour accéder à des sites, mots-clés envoyés par les webmestres*. Ce qui est important ici, c’est qu’on ne connait jamais la nature des sites qui arrivent dans les résultats de ces recherches, mais on ne connait que les questions, interrogations capitales adressées à Google. Outre le titre du site, qui est une véritable requête (les gens n’investissent vraiment plus dans leur éducation ninja…), il présente tout un tas de questions, tel que :

« la musique 28 à l’ombre dont je ne connais pas l’auteur »
« trop bien synonyme »
« comment être astucieuse dans un jeu téléréalité »
« peut on être enceinte frottement pantalon »
« cindy tu es ou? »
« je veux rejoindre al qaïda »

Soit toutes ces questions que l’on se pose tous un jour. Ce qui est intéressant, c’est que l’élément comique n’est pas un contenu, a proprement parler, c’est une requête, requête hilarante, idiote, triste, mais une volonté d’accéder à du contenu, et donc une utilisation de mots-clés, des questions, pour avoir une information. Outre le fait que, sans Google, sa puissance et son anonymat (tout relatif) cet humour n’existerait pas, ce qui est nouveau est le décalage. En fait, ce n’est pas très drôle comme phrase, « je veux rejoindre al qaïda », ce qui est drôle, c’est ce décalage produit entre la demande et sa bêtise (en plus, ils recrutent très peu en ligne). En somme, encore un décalage entre le contenu et le méta, entre une requête et un contenu.

Le second blog pris en exemple, Page1.Page49, présente, pour une requête Google Image** donnée, la première et la dernière page des résultats (non censurés, d’où mon avertissement). Pour avoir un exemple safe, c’est ici. Une fois encore, les images ne sont pas amusantes en elle-mêmes, l’humour provient du décalage entre ce que les algorithmes, basés sur la demande, l’actualité, la popularité… présentent et leur hiérarchie. Ici aussi, il ne s’agit que d’un décalage entre une requête et une réponse.

On me répondra que c’est bien beau tout ça, mais que ça n’a rien de nouveau et que le propre même de l’humour est de naître d’un décalage (entre le langage/représentation et le réel). Mais non. Les blagues, les sketches, naissent de la volonté de présenter un décalage (comme cette hilarante histoire d’échelle et de pinceau). Dans notre cas, il s’agit d’aller « récupérer » des décalages involontaires ou automatisés (premier et second exemple) et de les présenter, sans jamais les commenter.

En somme, notre façon même d’accéder au contenu, plus que le contenu lui-même, est amusante. Ce qui signifie, par extension, qu’une fois que l’on a trouvé une matrice (ici les mots-clés tapés idiots et l’organisation de l’info dans Google Image) on pourra en extraire une infinité virtuelle de contenu amusant, mais lassant. Pourquoi lassant ? Car si la matrice est drôle, et les premiers effets aussi, le contenu est incompréhensible sans elle. Plus simplement, si on vous explique pourquoi ce que vous allez lire est drôle, et d’où ça provient, c’est nécessairement lassant au bout d’un moment.

C’est peut-être le dernier décalage, celui qui ne nous force plus à trouver du contenu drôle mais des mécanismes, des matrices, qui nous assureront des milliers d’heures de contenu rigolo. Comme toujours, ce n’est plus le contenu, c’est la façon dont on l’organise…

 

* Par exemple, si je gère un site de philatélie, je peux avoir accès aux mots-clés utilisés par les visiteurs (anonymisés) pour arriver sur mon site.

** Un jour, je développerai une théorie faisant se rejoindre la puissance d’une techno et le monde d’humour qu’elle permet.

Des éloges de la modération

Plus de 1000 billets non-lus dans Google Reader. Le problème est qu’ils sont sûrement intéressants.

Je sors, à l’instant où j’écris ces lignes[i], de la lecture de l’ouvrage de Nicholas Carr, The Shallows. Vous trouverez tout un tas de comptes-rendus de l’ouvrage ailleurs, (ici et ici par exemple) plus ou moins bien balancés d’ailleurs, de la mauvaise traduction à l’habituel « mais arrêtez, les Cassandre ! ». L’ouvrage en lui-même, pour schématiser un peu vite, est une enquête sur les liens entre les technologies intellectuelles et le cerveau. Comment modifient-elles nos pratiques, nos perceptions, notre façon d’être au monde ? Là où la plupart des articles et des livres contemporains traitant de technos intellectuelles se « limitent » au web, Nicholas Carr propose une généalogie de ces technos[ii] et termine par le web.

A travers des interventions (très bien vulgarisées, au passage), de neurochirurgiens et de spécialistes de la cognition, il apparaît que le web nous « gratifie[iii] » de petites doses de distractions, ce qui n’est pas en soi une catastrophe, Carr évitant plutôt bien le « on va tous devenir des Morandini d’ici 10 ans », mais qui tend à devenir une sorte de norme, un flux rythmé de distractions.

En plus de ce « problème distractionnel », sorte de serpent de mer de l’économie de l’attention, apparaît le thème industriel de la simplification. Le parallèle le plus pertinent est peut-être le « Taylorisme de l’esprit » : de la même manière que le Taylorisme est indéniablement efficace, il est également aliénant dans son automatisation des tâches. Cette automatisation, Carr la perçoit dans la tendance permanente à l’user friendly, à l’automatisation des tâches, dans les propositions de Google qui apparaissent dès le premier caractère [iv] tapé dans le moteur de recherche… En développant des solutions logicielles toujours plus simples à utiliser, nous « brisons » nos réflexions en routines reproductibles[v]. Avec ce parallèle tayloriste, Carr renoue peut-être avec ce qu’il fait de mieux, c’est-à-dire approcher les mutations actuelles de manière réellement industrielle, qu’il s’agisse de l’évolution des productions agraires, de la transformation de la pensée même de Nietzsche face à sa machine à écrire[vi] ou des parallèles tracés entre la naissance de la production électrique et le modèle Google[vii].

Voilà pour le compte-rendu, partial, infidèle et incomplet. Dans l’ensemble, l’ouvrage de Carr est moins un pamphlet révolutionnaire qu’une somme des différentes « menaces » que l’efficacité redoutable du web fait peser sur l’esprit (puisque tout le paradoxe se situe entre une efficacité qui tend à l’absolu et les sacrifices qu’elle sous-entend).

Mise au régime

Ce qui apparaît néanmoins en filigrane est le thème hautement philosophique de la modération, de la pondération, des menaces de l’excès. Et là, le succès de l’ouvrage de Carr peut se révéler une porte d’entrée grand public dans la réflexion sur la discipline personnelle, inédite, que le web impose à ses utilisateurs.

Je me souviens fréquemment d’une conférence de Michel Puech, Maître de conférences à l’université Paris IV Sorbonne[viii], qui mettait en avant la responsabilité personnelle de l’utilisateur dans cette recherche d’une « éthique de l’abondance ». Pour la première fois, nous sommes confrontés à un trop plein permanent[ix], un bruit constant dont nous devons pouvoir tirer, identifier, choisir un signal. Il ne s’agit même pas d’une ascèse face à une consommation normale, il est question de tenter de revenir à cette situation normale. En un mot (celui de Carr dans son épilogue), ne pas confondre l’information et la connaissance ; l’une est là, disponible, poussée, twitée, likée, buzée, elle fait des pop-ups dans mon navigateur toutes les minutes, elle me donne l’impression d’apprendre, l’autre est le fruit d’un travail et d’une concentration. Pour la première fois peut-être, elles peuvent-être exclusives l’une de l’autre.

L’intérêt de l’ouvrage de Carr est peut-être là : il permet, sans prendre le lecteur pour un demeuré (il ne vous demandera pas de désinstaller TweetDeck, ne craigniez rien), de lui faire se poser des questions sur son propre régime d’information : que sais-je quand je m’entoure volontairement de flux d’info incessants ? Que suis-je prêt à sacrifier pour être un peu moins « au courant » ? Qu’ais-je à gagner à limiter mon « stream » d’info ? Au final, pas de grande nouveauté par rapport aux tonnes de textes sur l’infobésité et ce genre de choses, mais une base de réflexion solide et des approches originales (le parallèle industriel, notamment, avec le lien User-friendly et le Taylorisme de l’esprit).

Habituellement, le dernier paragraphe de ce genre d’article est l’occasion de se faire peur. « Plus que jamais aujourd’hui », « une situation absolument inédite », « l’avenir de la pensée est en jeu »… Pour le coup, l’ouvrage de Carr est suffisamment stimulant pour que je me permette, pour une fois, ce genre de plaisir coupable. Désolé, donc.


[i] La lecture s’est terminée dans mon lavomatic. Voilà pour le storytelling du bloggeur.

[ii] Avec, sans surprise, l’invention de l’alphabet, du codex, de la presse de Gutemberg, de la télé… mais également un très beau passage sur la révolution que furent les premières cartes géographiques.

[iii] Je traduis le terme « indulge », qui revient très souvent, par « gratification ». Cette idée, qui est à l’opposé de la notion d’effort de concentration soutenue, est au centre du livre.

[iv] Depuis la parution du livre, en juin dernier, Google propose par défaut de ne plus avoir à appuyer sur la touche « entrée » pour lancer la recherche. C’est exactement la même idée, mais en pire.

[v] Dans le meme genre “je brise du complexe pour en faire du simple », on fait difficilement mieux que PowerPoint

[vi] Remarquable chapitre « A thing like me »

[vii] Sur ce parallèle, on regardera son intervention Era of the Cloud, ironiquement chez Google I/O, ici.

[viii] Son site internet : http://technosapiens.free.fr/index.html On y trouve de nombreux extraits de son ouvrage HomoSapiens Technologicus

[ix] Car oui, c’est évidemment nouveau. Mais si vous pensez le contraire, cet article est pour vous.

Adopte toujours…

Et si les early adopters devenaient un marché de masse ?

J’ai utilisé FourSquare pour la première fois ce week-end. Il s’agit d’un réseau social géolocalisé qui permet de check-in dans des lieux (bars, restaurants, etc), de poster ses check-in automatiquement sur Twitter (comme par exemple pebrugeron vient de check-in au PinkParadise !). On prévient ainsi ses amis d’où l’on est, et l’on gagne des points en s’inscrivant dans des lieux.

Ca, c’est pour la plaquette de présentation.

Dans les faits, le service semble peiner à décoller en France*, favorise pour le moment les utilisateurs d’iPhone (les apps pour Blackberry et Android étant incomplètes) et, surtout, met le doigt sur une pratique assez spécifique à notre domaine : adopte toujours, on verra ce qu’on en fait plus tard. Le syndrome du early adopter, autrefois réservé au geek de service qui préférerait tuer père et mère plutôt que de laisser sa petite sœur le doubler dans la course aux tendances, ce syndrome donc semble se généraliser et provoquer un éclatement des pratiques. Habituellement, adopter une techno avant les autres, c’était leur faire comprendre qu’ils n’en comprenaient peut-être pas les tenants et les aboutissants, mais que le gros bouzin beige** qui trônait dans le salon allait révolutionner le monde. Désormais, la proportion d’early adopters me semble grandir, sortir de l’aspect geek (donc minoritaire) et surtout ne pas être certain de ce qu’il adopte. A quoi sert FourSquare ? A quoi me sert réellement Twitter (et oui, c’est une vraie question et, oui, j’ai lu les 477 896 articles de vulgarisation de Mashable sur le sujet) ? Nous nous transformons progressivement en foule d’early adopters de services. Pour vous en persuader, jetez donc un œil à Mashable justement, qui présente quotidiennement 15 nouveaux réseaux sociaux, qui se recoupent souvent les uns les autres, et dont les taux d’inscription (première phase de l’adoption) sont souvent surprenants.

Nous adoptons des services en aventuriers, sans trop savoir où ça nous mène, et il semble que l’industrie se mette à fonctionner de cette manière (Facebook lève toujours de l’argent sans tellement en gagner, Twitter de même).

Industrie toujours, puisque cette tendance est particulièrement bien exploitée par Apple, avec le lancement de sa tablette. A quoi sert-elle (et je ne parle pas d’une liste de fonctions) ? La réponse de Jobs semble être « A vous de voir », sans s’enfermer dans une cible, ni dans une fonctionnalité donnée***. Guidé, au fil de la technologie, pour offrir une variante du Touch en plus gros, en espérant (à juste titre vus les chiffres) que les early adopters soient cette cible, ce « on pressent bien quelque chose, autant ne pas être à la traîne ». Apple offre le business model lié au système fermé, pas aux pratiques.

En somme, et c’est certainement là le génie d’Apple et des créateurs de réseaux sociaux qui prennent, il s’agit d’exploiter la transformation des early adopters**** en marché de masse. La réponse à « à quoi ça sert », l’utilisateur ou le fournisseur de contenu externe en fait son affaire.

Ps : Remarquons quand même que, si les premiers PC étaient adoptés par des enthousiastes, c’est qu’ils y pressentaient de quoi créer d’une nouvelle manière. Si l’iPad l’est aujourd’hui, c’est que l’on pressent que l’on consommera du contenu différemment. C’est certes très différent (on passe du créateur au consommateur), mais aussi très compréhensible. Et cela explique également pourquoi la presse assure la promotion de l’iPad aussi brutalement, y voyant un sauveur potentiel. Pour continuer sur le sujet du passage du créateur au consommateur, N. Carr est comme d’habitude assez brillant.

*Outrageuse généralisation mais, sur une base de 200 contacts qui n’ont pas oublié d’être always on, deux ou trois utilisent le service. Donc si vous voulez des stats, c’étaient là les miennes.

**Je pense à toi, Apple 2

*** Idée d’ailleurs défendue par Dave Winer sur son blog

**** Il ne s’agit pas de transformer la niche des early adopters en marché de masse, ça, tout le monde cherche à le faire. Il s’agit d’exploiter une tendance assez nouvelle qui transforme le mass market en foule d’early adopters. Et ça, c’est nouveau.

HTML5 au secours de Bodoni

Giambattista Bodoni, 1740-1813, créateur de la police de caractère du même nom. Représenté ici quelques instants avant sa découverte de la fonction @font-face.

Si, comme moi, vous avez suivi l’annonce de la sortie de l’iPad*, peut-être avez-vous également suivi le grand débat sur le choix de ne pas accepter le format Flash. Débat qui touche souvent au nouveau format HTML5, censé rendre obsolète la solution d’Adobe. Tout cela est bel et beau, me direz-vous, mais la sortie de l’iPad mérite-elle un énième billet ? Non, mais HTML5 oui**, dans la mesure où la dernière version de cette norme (qui structure la quasi-intégralité des données du Web, pour ceux qui dorment au fond) va certainement être le facteur de renaissance d’un des beautiful losers des autoroutes de l’information : la typographie.

Sans rentrer dans la moindre considération technique (formule élégante pour dire que j’en suis incapable), les polices de caractère actuellement affichées par votre navigateur sont limitées à celles installées sur votre poste (souvent limité à Times, Helvetica et autres Arial). Il existe actuellement des solutions pour palier à ce problème, mais elles posent des problèmes de compatibilité et de droits d’auteur(non, n’écoutez pas votre neveu, les polices de caractères sont très souvent payantes). L’avantage du HTML5 sera donc, en principe, de pouvoir afficher des polices de caractères qui ne sont pas installées chez l’utilisateur, sans pour autant les télécharger automatiquement (c’était là, le problème de droits d’auteurs, pour ceux qui suivent).

Quel avantage ? Et bien, si vous avez déjà ouvert un livre (ou plutôt plusieurs), si vous avez déjà vu plusieurs affiches, si vous regardez un peu comment sont composés les magazines, il ne vous aura pas échappé que le choix et la variation des polices de caractère est un véritable travail qui influe directement sur le confort de lecture (et le confort de lecture, c’est un peu l’angle mort du contenu sur le Web, mine de rien). Actuellement, le moyen le plus simple de passer outre est de passer les textes utilisant une police spéciale (autre que les Helvetica, etc) en format image, ce qui conserve le format et l’apparence. Problème évident : les contenus textuels sous forme d’image ne sont pas particulièrement appréciés par Google et ce dernier faisant œuvre de juge de paix concernant toutes les choses du Web, c’est très souvent un très mauvais calcul. Résultat : toujours les mêmes typos affichées.

Le HTML5, en plus de toutes ces capacités dont on parle souvent (vidéos, animation, drag’n drop, etc) va peut-être amener, de manière plus discrète, une véritable révolution dans la façon dont on présente du contenu (et donc la façon dont l’utilisateur final le perçoit et y accroche) à travers ce renouveau de la typographie.

Un cycle finalement classique du réseau: une première explosion quantitative suivie d’un long travail d’affinage qualitatif. On explose la quantité de contenu publié puis l’on met près de 15 ans à retrouver la finesse d’édition papier avec sa mise en forme et son traitement visuel.

*Oui, ouvrir le premier billet d’un blog sur la sortie de l’iPad est un peu opportuniste. Surtout quand on ne parle plus de l’iPad deux lignes après.

**Le HTML5 et le CSS3. Mais on parle d’idées et de conséquences, pas du détail des standards.

Technikart : maquette, editing et magie

(Ceci est un article datant de mon ancien blog, publié le 09 octobre 2009)

Lors d’un weekend à la campagne, je ne perds jamais une bonne occasion de dépenser de l’argent dans des magazines idiots (les seuls magazines qui vaillent).

À l’occasion, je décide d’en prendre un moins idiot, avec lequel j’ai une histoire. C’est souvent Fluide, là c’était Technikart, que je me promets régulièrement d’arrêter d’acheter. J’y reviens pourtant tous les 4 mois, c’est un peu ma piqûre de rappel de « cool » (on me fait signe que le mot cool n’est plus cool, disons « edgy », ça tiendra deux mois).

Le problème de Tech’, c’est que graphiquement c’est de pire en pire, que les textes sont de moins en moins propres et que ce mélange, sans parler du fond, casse totalement l’aura du magazine.

Graphiquement, la maquette de Technikart a toujours été un peu à la ramasse. Ca peut faire sympa au début, parfois ça peut être même rigolo ces pages un peu crados (le premier qui dit gonzo gagne un badge). Le problème c’est qu’une fois que l’on a lu un magazine mieux fait, qu’on est habitué à un confort de lecture et à un rythme plus cohérent, et bien on déchante un peu. Qu’est-ce que j’ai en tête ? Monocle, Death&Taxes, parfois Under The Radar, et souvent GQ (mais surtout Monocle). Le premier est un modèle de maquette, les deux autres sont des concurrents mieux fait et le dernier est un bon exemple de maquette dans laquelle on se plaît à se balader, c’est (trop ?) propre, inoffensif, à l’image du magazine en lui-même.

Donc graphiquement je m’ennuie un peu (c’est sale), surtout depuis que je lis autre chose et que j’ai une idée un peu plus fine de ce qu’est une maquette de presse (ça, ça vient de mes expériences chez Rampazzo et j’en parlerai peut-être à l’occasion).

Les textes sales sont, à la différence de la maquette, un phénomène assez récent. Le numéro double de l’été dernier en était un festival : coquilles, mots manquants (comme ça, pouf, le mot saute), erreurs de légende (sur une photo de Liberati et Beigbeder, oh, Beigbeder dans Tech’, c’est frais tout ça) et, mon préféré, un (INSERER PAGE XX), en maj, en rouge, dans le corps du texte, en plein milieu d’un dossier (le dossier sur le gangsta rap). Un texte pas édité quoi.

Une coquille, c’est humain, une erreur, ça arrive, mais un festival, ça casse complètement l’expérience de lecture, un peu comme quand on voit le sillage du bateau-caméra dans Apocalypse Now!, on y croit soudain beaucoup, beaucoup moins. Et Technikart fonctionne parce qu’on y « croit ».

Et mon problème avec Technikart, c’est un peu tout ça, l’illusion du truc giga cool qui se dégonfle.

Mon avis sur le fond du magazine n’a pas tellement sa place ici. Disons simplement ici que j’ai le sentiment que Tech’ a de moins en moins de choses à dire sur les choses (un dossier sur les quadra angoissés ? Vraiment ?)

Technikart a une aura, assez magique (intouchable, parisien, tranchant, indé…). Et la magie, ça s’écroule quand la présentation n’est pas impeccable.

En plus ils ont fait revenir les pages mode.